Lettre d’adieu de Monsieur le curé Barbeau

Lettre d’adieu de Monsieur le curé Barbeau à ses paroissiens,

lue en chaire le 7 janvier 1940

 

Mes bien chers frères
Cette lettre voudrait vous dire ; à bientôt ! Hélas ! Il faut qu’elle soit un adieu. Tant que le bon docteur sentant l’amour du pasteur pour la paroisse m’a jugé trop fatigué et qu’il avait besoin de me continuer ses soins, il m’a habilement entretenu dans ces espoirs qui vous étaient communiqués vers le premier de l’an. Je recommencerai à vous dire la sainte messe et à la fin de janvier, je reprendrai peu à peu l’exercice du ministère.
Or voici que maintenant la réalité est tout autre. Il y a une quinzaine de jours, le docteur m’a exprimé nettement sa pensée : pour guérir, il faut quitter Vendrennes, chercher un lieu où, libre de tout souci, je pourrais, pendant plusieurs mois, me donner uniquement ou repos ; c’est l’ordinaire après les opérations que j’ai subies. Et après demandai-je ? Après, il faut définitivement renoncer aux ministère paroissial pour lequel je ne suis plus assez fort. L’évêché averti a ratifié nécessairement la décision du docteur. Vous entrevoyez dès lors l’ampleur du sacrifice qui m’est imposé…
À peine ai-je eu le temps de vous connaître, de commencer à vous estimer et à vous aimer que déjà il faut vous quitter. Dire adieu à cette église que je me plaisais tant à restaurer et à rendre de plus en plus belle, renoncer à ce qui faisait ma plus grande joie, presque ma passion : les catéchismes à vos enfants, la prédication, la visite des malades, et toutes ces belles réunions de croisade d’enfants de Marie, de jeunes gens, de mères chrétiennes, et d’hommes surtout, soit dans l’association des chefs de famille, soit dans le groupe encore plus aimé des fidèles du Saint-Sacrement, au troisième dimanche de chaque mois.
Adieu à tout cela, comme à vous tous, mais bien chers frères. Mais si ma peine est grande, je sais que la vôtre ne l’est pas moins ! Tant de preuves vous m’avez données déjà de votre estime, de votre confiance et de votre affection.
Que vous dirai-je, mes bien chers frères en une telle circonstance ? Elevons-nous bien haut jusqu’ auprès de Dieu, qui régit toutes nos destinées. Vers vous, il m’avait envoyé, il y a deux ans tout près de vous, maintenant il me retire. Disons tous ensemble, vous comme moi : que le nom de Dieu soit béni, que sa sainte volonté soit faite. Et dans l’abandon à cette adorable volonté, nous trouverons la paix et la force de comprimer nos larmes.
Mais si je dois vous quitter pour céder la place à un autre, je vous laisserai du moins mon souvenir. Puisse-t-il être pour tous celui d’un prêtre uniquement attaché à Dieu, à son devoir, et aux âmes, à toutes les âmes indistinctement. S’il m’est arrivé de faire de la peine à quelqu’un d’entre vous, qu’il me pardonne. J’ai confiance de n’en avoir voulu faire à personne. De tous, je n’ai voulu que le bien. Et, vous laissant mon souvenir, j’emporterai le vôtre. Celui d’une paroisse chrétienne où le Père est vraiment chef et modèle, où de nombreux âmes délicates, dont les servantes du Christ, sont fidèles à le recevoir dans la sainte communion et assidues au Saint Sacrifice de la messe.
Tous, gardez cette foi et cette ferveur religieuse. Dans ma solitude de repos, et plus tard dans le ministère de moindre importance qui me sera confié, souvent ma pensée et mon cœur se porteront vers Vendrennes. Ce sera pour demander à Dieu de vous bénir toujours comme je vous ai aimé.
Ainsi soit-il et au revoir tous au ciel.
Curé Barbeau.